Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol21.djvu/116

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diction entre les quarante jours passés au désert, et les deux jours qui (d’après Jean) séparaient la noce de Cana du séjour sur les bords du Jourdain, disparaissait en même temps.

On a objecté avec raison que ce serait le seul exemple d’une parabole dans laquelle Jésus se serait introduit lui-même nominativement, et de plus qu’elle aurait dû être bien mal comprise par les auditeurs pour finir par nous arriver dans la forme actuelle. Cela est très vrai, cependant, de toute façon, à moins de dire que nous n’avons là qu’un pur mythe, il faudra admettre que la narration a été formulée primitivement par Jésus lui-même, qu’elle n’a pu être communiquée aux disciples que dans un but pédagogique, et qu’ainsi, parabole ou non, c’est le sens intime du récit, son élément moral et religieux, que nous avons à rechercher. Le jugement à porter sur les accessoires historiques est pour la chrétienté chose secondaire. Elle a un moindre intérêt à résoudre les questions que nous avons posées en commençant, qu’à savoir comment Jésus comprenait sa mission, ou plutôt quels moyens il entendait ne pas employer à l’appui de son ministère. Ses besoins personnels, dont la faim n’est ici que l’individualisation symbolique, ne devaient point être pour lui une préoccupation, un souci ; un motif directeur de ses actes. Tout aussi peu la vaine gloire à obtenir auprès des hommes devait l’engager à faire parade de ce qui le distinguait du commun des mortels ; il devait se défendre jusqu’au plaisir de constater pour lui-même, et sans utilité pour le monde, la puissance protectrice du rapport qui le rattachait à Dieu et connaître la différence entre le dévouement salutaire qui sacrifie la vie parce qu’il en sait la valeur, et la folle témérité qui la risque parce qu’elle n’en a aucune. Enfin il ne pouvait se tromper sur la nature du royaume qu’il se proposait de fonder, ni ignorer que la direction mondaine, dans laquelle les espérances fantastiques et superstitieuses de son peuple auraient voulu