Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol22.djvu/152

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de l’argent mal acquis effacent-elles le premier tort, de sorte que les amis au ciel n’y regarderont plus ? Et puis l’économe de la parabole était-il donc injuste (comme l’appelle la bible allemande ?) Il manquait à son devoir, il trompait, il était infidèle, comme l’appelle très bien la bible française. Enfin, on remarquera qu’au v. 11, l’opposé de la richesse prétendue injuste est la richesse véritable, le vrai trésor, ce qui nous fait voir clairement que le premier adjectif est mal traduit. Et au v. 10, le contraire d’injuste est fidèle, ce qui semble devoir de nouveau nous recommander de remplacer le mot injuste par infidèle.

Par ces diverses raisons on a été amené à donner au mot grec du texte le sens de infidèle. Pour l’économe, cela allait de soi ; la richesse infidèle devrait être celle qui trompe son possesseur parce qu’elle n’est pas assurée ; elle peut être enlevée, perdue de diverses manières, et en tout cas elle ne nous unit pas dans l’autre vie, elle est passagère. On a même signalé cet emploi du terme dans la littérature rabbinique. En apparence cette seconde interprétation est de beaucoup préférable à la première ; à y regarder de près, elle donne également prise à la critique. L’économe et l’argent peuvent être appelés infidèles tous les deux, mais chacun dans un autre sens.

L’un a positivement et méchamment trompé son maître, l’autre peut manquer accidentellement au sien. La différence nous semble assez grande pour rendre douteux l’expédient exégétique tout entier.

Mais ce qui nous détermine surtout à abandonner cette explication, c’est qu’elle ôte à l’adjectif, dans l’un des deux cas, toute valeur morale, tandis qu’elle la lui conserve dans l’autre cas. Jamais, dans le Nouveau-Testament, cet adjectif, d’un usage d’ailleurs si fréquent, n’est dépouillé de toute portée morale, il indique toujours un vice, c’est-à-dire une qualité positivement mauvaise, et non pas seulement un défaut, c’est-à-dire l’absence d’un avantage matériel. Voilà