Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol24.djvu/238

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transis, affamés, éreintés par des marches forcées, ils vont sans savoir où, comme un troupeau de bœufs à la boucherie ; mais ce ne sont pas des bœufs, ce sont des hommes. Ils ne peuvent pas ne pas savoir qu’on les traîne à la boucherie, mais la question : pourquoi ? reste insoluble, et, désespérés, ils marchent et meurent de froid, de faim, de maladies jusqu’au moment où on les place à la portée des balles et des boulets en leur commandant de tuer, de leur côté, des hommes qu’ils ne connaissent pas. Ils tuent et on les tue. Et chacun d’eux n’en connaît ni le but ni la raison. Les Turcs les font brûler vifs, leur arrachent la peau, leur déchirent les entrailles. Mais que demain quelqu’un siffle de nouveau et de nouveau tous marcheront aux horribles souffrances, à la mort, et commettront le mal évident. Et personne ne trouve que cela est difficile. Non seulement ceux qui souffrent mais leurs pères et mères ne trouvent pas cela difficile. Eux-mêmes encouragent leurs enfants à le faire. Non seulement ils trouvent que cela doit être ainsi et ne peut être autrement, mais ils trouvent encore que c’est admirable et moral.

On pourrait dire que la pratique de la doctrine du Christ est difficile, effrayante, cruelle, si la pratique de la doctrine du monde était facile, agréable et sans danger. Mais la doctrine du monde est bien plus difficile, plus dangereuse et plus cruelle que celle de Christ.