Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol24.djvu/66

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Toute doctrine révélant la vérité est chimère pour les aveugles. Nous en sommes arrivés à dire comme beaucoup de gens (j’ai été de ce nombre) que cette doctrine est une chimère parce qu’elle n’est pas propre à la nature humaine. C’est contre nature, dit-on, de présenter la joue après qu’on vous a souffleté, de donner ce que l’on possède, de travailler non pour soi mais pour les autres. On dit qu’il est naturel à l’homme de défendre sa sécurité, celle de sa famille, sa propriété ; en d’autres termes, il est dans la nature de l’homme de lutter pour son existence. Un savant juriste prouve scientifiquement que le devoir le plus sacré de l’homme est la défense de son droit, c’est-à-dire la lutte.

Mais si l’on écarte pour un instant cette idée que l’organisation existante établie par les hommes est la meilleure, qu’elle est sacrée, aussitôt l’objection qui présente la doctrine du Christ comme impropre à la nature humaine se retourne contre son auteur. Personne ne niera que non seulement tuer ou tourmenter un homme mais tourmenter un chien, tuer une poule ou un veau, est impropre à la nature humaine, que c’est une souffrance qu’elle réprouve. (Je connais des agriculteurs qui ont cessé de manger de la viande uniquement parce qu’ils s’étaient trouvés dans le cas de tuer eux-mêmes leur bétail). Cependant toute notre existence est organisée de telle façon que chaque jouissance personnelle s’achète au prix de souf-