Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol26.djvu/28

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Moscou. Il raconta que dans la journée il se chauffait dans les cabarets, se nourrissant de croûtons de pain que parfois on lui donnait, et que parfois on le chassait. Il passe les nuits, gratuitement, ici, dans la maison de Liapine. Il n’attend qu’une rafle de la police, pour être mis en prison faute de passeport et de là expédié par étapes dans son pays natal. « On dit qu’il y aura une rafle jeudi ». (La prison et l’étape se présentent à lui comme la terre promise).

Pendant qu’il parlait, trois hommes, dans la foule, confirmaient ses paroles et disaient qu’ils étaient juste dans la même situation. Un jeune homme maigre, pâle, au nez long, le corps couvert d’une chemise déchirée sur l’épaule, une casquette sans visière, mise de travers, se faisait un chemin jusqu’à moi à travers la foule. Il était secoué sans cesse d’un violent frisson mais tâchait de sourire avec mépris aux paroles du paysan, croyant ainsi me plaire, et il me regardait. Je lui offris aussi du sbitene. Il prit le verre et lui aussi se chauffa les mains. Il allait dire quelque chose quand un homme grand, brun, au nez aquilin, couvert d’une chemise de coton et d’un gilet, sans bonnet, le repoussa. L’homme au nez aquilin demanda aussi du sbitene. Ensuite ce fut le tour d’un grand vieillard ivre, à barbe pointue, en pardessus, ceint d’une corde et en lapti ; puis celui d’un petit, avec le visage enflé, les yeux larmoyants, en paletot de