Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/15

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— Maintenant on peut tout dire — prononça le voyageur — ce n’est pas que je veuille me justifier, mais au moine, je voudrais que tu comprisses cette affaire comme je la comprends et non pas comme le vulgaire peut l’envisager. Tu dis que je suis coupable envers elle — disait-il à celui qui le regardait avec bonté.

— Oui, coupable, — répondit le jeune homme petit et laid. Et son regard parut exprimer encore plus de bonté et de fatigue.

— Je sais pourquoi tu dis cela, — continua le voyageur, — selon toi, être aimé c’est le même bonheur qu’aimer, et une fois atteint, il suffit pour toute la vie.

— Oui, c’est suffisant, mon âme ! C’est plus qu’il ne faut, — affirma le jeune homme petit et laid en ouvrant et fermant les yeux.

— Mais pourquoi ne pas aimer soi-même ? — dit celui qui était prêt à partir. Il réfléchit et regarda son ami avec commisération. — Pourquoi ne pas aimer ? On ne connaît pas l’amour… Non, être aimé c’est un malheur, un malheur quand on se sent coupable de ne pas payer de retour, et qu’on ne peut le faire. Ah ! mon Dieu ! — Il fit un geste d’ennui. — Si tout cela était raisonné… mais, au contraire, tout cela se fait involontairement, de soi-même. C’est comme si je volais cette affection. Et tu penses la même chose. Ne nie pas, tu dois le penser. Et le croirais-tu, de toutes les sottises et canailleries