Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/169

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illégitime. Quels sont donc les désirs qui peuvent toujours être satisfaits malgré les conditions extérieures ? Lesquels ? L’amour, le sacrifice de soi-même ! Il devint si joyeux et si ému en découvrant ce qui lui semblait une vérité nouvelle, qu’il bondit, et, impatient, se mit à chercher pour qui il pourrait se sacrifier au plus vite, à qui faire le bien, qui aimer ? « Pour soi-même, il ne faut rien, alors pourquoi ne pas vivre pour les autres », pensait-il encore.

Il prit son fusil, et, avec l’intention de rentrer au plus vite à la maison afin de réfléchir à tout cela et de trouver l’occasion de faire le bien, il sortit de l’épaisseur de la forêt. Quand il fut sur la clairière, il se retourna : derrière le sommet des arbres, déjà l’on n’apercevait plus le soleil, l’air devenait plus frais et le paysage lui semblait tout à fait inconnu et tout différent de celui qui entourait la stanitza. Tout se changeait d’un coup, et le temps et le caractère de la forêt. Le ciel se couvrait de nuages, le vent bruissait dans les arbres, autour on ne voyait que des roseaux et le bois pourri, brisé. Il appela son chien qui s’éloignait de lui à la poursuite de quelque animal, et sa voix lui répondit comme dans un désert ; soudain il se sentit terriblement angoissé. Il se prit à avoir peur. Il songeait aux Abreks, aux meurtres qu’on lui avait racontés, et il attendait… Voilà ! de chaque buisson surgira un Tchetchenze, et il devra