Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/257

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qu’on raconte ce dire de Ermolov : Qui servira dix ans au Caucase ou deviendra ivrogne ou épousera une femme dépravée. Comme c’est terrible ! En effet il est à craindre que je ne me perde, alors que je pourrais avoir le grand bonheur de devenir le mari de la comtesse B…, chambellan ou chef de la noblesse. Que vous êtes tous petits et misérables ! Vous ne savez point ce qui est le bonheur et la vie ! Il faut avoir senti une fois la vie dans toute sa pure beauté, il faut voir et comprendre ce que je vois chaque jour devant moi : les neiges éternelles et inaccessibles des montagnes, et dans cette beauté primitive une femme majestueuse, telle que devait paraître la première femme sortant des mains du créateur, et alors, on verra clairement qui se perd, qui vit dans la vérité ou le mensonge, de vous ou de moi. Si vous saviez combien vous me paraissez lâches et misérables avec vos illusions ! Aussitôt, qu’au lieu de ma cabane, de ma forêt, de mon amour, je me représente ces salons, ces femmes aux cheveux pommadés sous les boucles fausses, ces lèvres qui se remuent avec artifice, ces membres faibles, cachés et déformés, et ce caquetage de salon, qu’on doit regarder comme la conversation mais qui n’a aucun droit à ce titre, je me sens affreusement honteux, je me représente ces physionomies stupides, ces riches fiancées dont le visage dit : « Ce n’est rien, tu peux approcher, tu peux oser bien