Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/260

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mes yeux aussi pure, inaccessible, majestueuse. À tout et toujours elle répondait avec calme et fierté, avec gaîté et indifférence. Parfois elle était caressante, mais en général, chaque regard, chaque mot, chaque mouvement exprimait cette indifférence, non pas méprisante, mais qui domine et charme. Chaque jour, un sourire forcé sur les lèvres, je tâchais de simuler, et avec la souffrance de la passion et du désir dans le cœur, je causais avec elle en plaisantant. Elle voyait que je feignais, mais elle me regardait tout droit, gaîment, simplement. Cette situation me devint insupportable. Je voulais ne pas mentir devant elle, je voulais dire tout ce que je pensais et sentais. J’étais particulièrement agacé. C’était aux jardins. Je commençai à lui parler de mon amour, avec des expressions dont j’ai honte de me souvenir. J’ai honte de me souvenir, parce que je ne devais pas oser lui parler ainsi, parce qu’elle était supérieure en tout à ces paroles et aux sentiments que je voulais exprimer ; je me suis tu et de ce jour ma situation est devenue insupportable. Je ne voulais pas m’humilier, en gardant avec elle des relations de ton plaisant, et je sentais que je n’étais pas encore grandi jusqu’aux relations simples, franches avec elle. Je me demandais avec désespoir : « Que faut-il faire ? » Dans mes rêves insensés, je l’imaginais tantôt ma maîtresse, tantôt ma femme, et avec dépit je rejetais l’une et l’autre pensée. Faire d’elle ma maîtresse,