Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/318

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sur la montagne et l’appelait drôlement : crinière. Aussitôt qu’il voyait un monticule, il nous quittait. Une fois il s’est sauvé comme ça ; il monte, il est content, et un Tchetchenze le vise et le tue. Ah ! les Tchetchenzes tirent bien. Il y en a qui tirent mieux que moi. Je n’aime pas quand on tue si bêtement. Il m’est arrivé de regarder vos soldats et de m’étonner. En voilà des bêtises. Ils marchent tous en rangs, et encore ils ont des cols rouges. Alors comment ne pas viser dedans ! On en tue un, il tombe ; on emporte le malheureux et un autre à sa place. En voilà une bêtise ! — répétait le vieux en hochant la tête. Pourquoi ne pas s’écarter et marcher isolément ? Marche ici ; il ne te reconnaîtra pas. Voilà ce qu’il faut que tu fasses.

— Eh bien, merci. Adieu, l’oncle ! Si Dieu le veut nous nous reverrons, — dit Olénine en se levant et se dirigeant vers le vestibule.

Le vieux était assis sur le sol et ne se levait pas.

— Se dit-on adieu comme ca ! Imbécile ! Imbécile ! — fit-il. — Hé ! Hé ! Quelles gens sommes-nous devenus ! On s’est fait compagnie toute l’année et voilà : adieu et il s’en va. Mais je t’aime, je te regrette. Tu es si triste, toujours seul, seul. Tu fuis les hommes ? Il m’arrive, quand je ne dors pas, de penser à toi, et comme je te plains, comme dit la chanson :

« C’est difficile, mon frère,
De vivre en pays étranger ».