Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/389

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balles dans la cuisse, continuait à charger le canon et à tirer sur les ennemis victorieux. « Il y a longtemps qu’il serait artificier s’il avait un autre caractère, » disaient de lui les soldats. Et, en effet, son caractère était étrange. Quand il n’était pas ivre, il n’y avait pas d’homme plus tranquille, plus doux, plus exact. Mais quand il commençait à boire, il devenait tout autre : il ne reconnaissait aucune autorité, se battait, faisait du tapage et n’était plus qu’un soldat bon à rien. Pas plus d’une semaine avant, pendant le carnaval, il s’était mis à boire, et malgré les menaces, les exhortations, bien qu’ayant été ligoté au canon, il but et se battit jusqu’au lundi gras. Mais, pendant tout le carême, quoique le détachement eût reçu la permission de ne pas observer le jeûne, il ne se nourrit que de biscuits, et, la première semaine, il ne prit pas même sa portion d’eau-de-vie. D’ailleurs, il fallait voir sa personne pas haute, solidement bâtie, avec des jambes arquées, le visage luisant, les grandes moustaches, lorsqu’un peu ivre il prenait dans ses mains musclées la balalaïka, et, jetant autour de lui un regard négligent, commençait à jouer « Madame », ou lorsqu’il passait dans les rues, la capote sur laquelle tintaient les décorations jetée sur l’épaule et les mains dans les poches de son pantalon de nankin bleu ; il fallait voir se jouer en ce moment, sur sa physionomie, l’expression de l’orgueil soldatesque et de mépris pour