Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/407

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un seul condamné à mort ne souffrit autant dans une nuit que moi. Même maintenant, bien que je me sente un peu mieux que cette nuit, en moi, ici, voilà ce qui se passe — continua-t-il en agitant le poing devant sa poitrine. — Et ce qu’il y a de ridicule, c’est que le drame le plus terrible se joue ici et qu’on mange des côtelettes hachées avec des oignons et qu’on affirme que c’est très gai. Y a-t-il du vin, Nikolaïev ? — ajouta-t-il en bâillant.

— C’est lui, mes frères ! — fit entendre à ce moment la voix émue d’un soldat. Et tous les yeux se tournèrent à la lisière de la forêt lointaine.

Au loin grossissait, et, porté par le vent, se soulevait un nuage bleuâtre de fumée. Quand je me rendis compte que c’était le coup de l’ennemi dirigé contre nous, tout ce qui était devant mes yeux prit soudain un caractère nouveau, majestueux. Les faisceaux de fusils, la fumée des bûches, le ciel bleu, les affûts verts et le visage rembruni et moustachu de Nikolaïev, tout semblait me dire que l’obus qui, déjà sorti de la fumée volait en ce moment dans l’espace, se dirigeait peut-être tout droit sur ma poitrine.

— Où avez-vous pris ce vin ? — demandai-je d’un ton négligent à Bolkhov — tandis que dans la profondeur de mon âme deux voix parlaient avec une égale netteté — l’une : « Seigneur, reçois mon âme en paix ; » l’autre : « J’espère ne pas