Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/412

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« Eh quoi ! Pourquoi nous frappent-ils en vain ? Si l’on tournait ce canon par là-bas et si l’on envoyait la mitraille, ils se calmeraient bientôt. »

En effet il était temps d’agir ainsi : je donnai l’ordre de tirer le dernier obus et de charger à mitraille.

— La mitraille ! — cria Antonov, tout entouré de fumée en s’approchant de la pièce, l’écouvillon à la main, aussitôt que la décharge fut lancée.

À ce moment, non loin derrière moi, j’entendis tout à coup, le son rapide, bourdonnant de la balle, qui venait, par un coup sec, de tomber sur quelque chose. Mon cœur se serra. « On dirait qu’un des nôtres est touché ! » pensai-je, et en même temps j’avais peur de me retourner, influencé par un sombre pressentiment. En effet, aussitôt après ce son, on entendait la chute lourde d’un corps et les gémissements déchirants d’un blessé : « Oh ! oh ! oh ! oh ! Je suis touché, mes frères ! » prononçait avec eflort, une voix que je reconnus. C’était Velentchouck. Il était couché sur le dos, entre l’avant-train et la pièce. Le sac qu’il portait était rejeté de côté. Son front était ensanglanté, et sur l’œil droit et le nez coulait un sang épais, rouge. Il était blessé au ventre, mais le sang sortait à peine de la blessure, et son front s’était écrasé sur le tronc pendant la chute.

Je compris tout cela beaucoup plus tard. Au premier moment, je ne voyais qu’une masse vague, et