Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/112

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d’un mouvement lent fit glisser l’archet sur les cordes. Un son pur, délicat emplit la chambre ; le silence était absolu.

Les sons de ce motif coulaient librement, élégamment ; dès le premier, comme une lumière claire, inattendue, tranquille, éclaira tout à coup le monde intérieur de chacun de ceux qui écoutaient. Pas une seule note fausse ou exagérée ne trompait l’attention des auditeurs. Les sons étaient purs, harmonieux et graves. Tous les assistants, en silence, avec un tremblement d’espoir, suivaient leur développement. De cet état d’ennui des distractions bruyantes, et du sommeil de l’âme, soudain, ces hommes se trouvaient transportés, sans s’en apercevoir, dans un autre monde qu’ils avaient tout à fait oublié. Dans leur âme, tantôt naissait le sentiment de la contemplation douce du passé, tantôt le souvenir passionné de quelque chose d’heureux, tantôt le besoin illimité de puissance et de splendeur, tantôt le sentiment de la soumission, de l’amour non satisfait, et de la tristesse.

Les sons, ou tendres et plaintifs, ou rapides et désespérés, en se mêlant librement, coulaient et coulaient l’un après l’autre, si gracieux, si forts et si captivants qu’on n’entendait plus des sons, mais qu’en l’âme de chacun débordait un torrent de poésie, de beauté ressentie depuis longtemps mais exprimée pour la première fois. À chaque note, Albert grandissait de plus en plus. Il était loin