Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/114

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Tous ceux qui étaient dans la salle pendant qu’Albert jouait, observaient un silence religieux et semblaient ne vivre et ne respirer que par ces sons. L’officier rieur était assis, immobile, sur une chaise, près de la fenêtre, et fixait sur le parquet un regard sans vie, et parfois soupirait profondément. Les jeunes filles, tout à fait silencieuses, étaient assises le long des murs et seulement de temps en temps, avec de l’approbation qui arrivait jusqu’à l’étonnement, se regardaient entre elles. Le visage large, souriant de la maîtresse du logis s’épanouissait de plaisir. Le pianiste, les yeux rivés sur le visage d’Albert, tâchait de le suivre, et sa peur grande de se tromper se lisait dans toute sa personne tendue. Un des hôtes qui avait bu plus que les autres était couché sur le divan et tâchait de ne pas se mouvoir pour ne pas trahir son émotion. Delessov éprouvait une sensation inaccoutumée. Un cercle froid quelconque, tantôt se resserrant, tantôt s’élargissant, entourait sa tête ; les racines des cheveux lui devenaient sensibles ; un froid glacé parcourait son dos et gagnait de plus en plus sa gorge ; de fines aiguilles lui piquaient le nez et le palais, et des larmes, à son insu, mouillaient ses joues. Il se secouait, essayait, sans être aperçu, de les refouler, les essuyait mais de nouvelles larmes se montraient et coulaient sur son visage. Par une étrange coïncidence des impressions, les premiers sons du violon d’Albert