Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/115

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transportèrent Delessov à sa prime jeunesse.

Lui, pas jeune, fatigué de la vie, tout à coup se sentait un garçon de dix-sept ans, joli, content de soi, bébête, inconscient et heureux. Il se rappelait son premier amour pour sa cousine en robe rose, le premier aveu dans l’allée de tilleuls, l’ardeur et le charme incomparable d’un baiser furtif ; il se rappelait la magie et les mystères incompris de la nature qui l’entourait alors. Dans son imagination qui revenait en arrière, au milieu d’un brouillard d’espoirs infinis, de désirs vagues, de la foi inébranlable en la possibilité d’un bonheur impossible, elle brillait.

Tous les moments inappréciés de cette époque, l’un après l’autre, s’évoquaient devant lui, mais non comme le moment insipide du présent qui fuit, mais comme des images qui s’arrêtent, grandissent, reproduisant le passé. Avec bonheur il les contemplait et pleurait, il pleurait non pas à cause du temps passé, qu’il eût pu mieux employer (si on lui rendait ce temps, il ne s’engagerait pas à le mieux employer), mais parce que ce temps passé ne reviendrait jamais. Les souvenirs naissaient d’eux-mêmes et le violon d’Albert disait toujours la même chose. Il disait : « Pour toi est passé pour toujours le temps de la force, de l’amour et du bonheur ; il est passé à jamais. Pleure ce passé, pleure-le de toutes tes larmes ; meurs dans tes larmes sur ce