Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/139

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se laver ; il est si morne ; il ne fait que demander du vin.

— Non, je me le suis promis, il faut avoir du caractère, — se dit Delessov.

Et, défendant de donner du vin à l’artiste, il se remit à sa lecture, toutefois écoutant malgré lui ce qui se passait dans la salle à manger. Là-bas, rien ne remuait plus, seulement, de temps en temps, s’entendait une toux pénible de poitrine suivie d’expectoration. Deux heures s’écoulèrent. Delessov s’habilla et, avant de sortir, décida de voir ce que faisait son hôte. Albert, immobile, était assis près de la fenêtre, la tête appuyée sur les mains. Il se retourna. Son visage était jaune, ridé et non seulement triste, mais profondément malheureux. Il essaya un sourire en guise de salut, mais son visage prit une expression encore plus triste. On eût dit qu’il était près de pleurer. Il se leva avec peine et salua.

— S’il était possible d’avoir un petit verre d’eau de-vie, — dit-il d’une voix suppliante. — Je suis si faible ; s’il vous plait !

— Le café vous soutiendrait mieux, je vous le conseille.

Le visage d’Albert perdit tout à coup son expression enfantine ; il regarda la fenêtre d’un regard froid, terne et s’affaissa sur la chaise.

— Ou plutôt ne voulez-vous pas déjeuner ?

— Non, merci : je n ai pas faim.