Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/171

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l’obscurité, sur le quai, partout autour des tilleuls, des femmes se tenaient par petits groupes. Près de moi, un peu à l’écart de toute la foule, le valet et le cuisinier aristocratiques étaient debout et fumaient un cigare.

Le cuisinier sentait fortement le charme de la musique et, à chaque note de tête, enthousiasmé, il se penchait vers le valet et le poussait du coude avec un air de dire : comme il chante, hein ? Aux poussées du cuisinier, le valet, avec un large sourire, qui me fit comprendre tout le plaisir qu’il éprouvait, répondait par un haussement d’épaules, signifiant qu’il était très peu facile à étonner et qu’il avait entendu beaucoup mieux que ça.

Dans les intervalles de la chanson, quand le chanteur toussota, je demandai au valet qui était ce chanteur et s’il venait souvent ici.

— Il vient deux fois l’été, — répondit le valet. Il est de l’Argovie. Comme ça, il mendie.

— Y a-t-il beaucoup de chanteurs pareils, qui se promènent ? — demandai-je.

— Oh ! oui, — répondit le valet, ne comprenant pas du premier coup ce que je lui demandais. Mais quand il eut compris ma question, il ajouta : — Oh non ! Ici je n’ai vu que lui seul. Il n’y en a pas d’autres.

À ce moment le petit bonhomme achevait sa première chanson. Il renversa vivement sa guitare,