Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/191

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calmé, et j’avoue qu’en outre j’avais un vague espoir qu’il se trouverait une occasion de me heurter au portier, au valet ou à l’Anglais et de leur prouver toute leur cruauté et surtout leur injustice.

Mais, sauf le portier qui en m’apercevant me tourna le dos, je ne rencontrai personne, et seul je me mis à marcher de long en large sur le quai.

« Voilà l’étrange sort de la poésie », raisonnais-je en me calmant un peu ; « tous l’aiment, la recherchent, ne désirent qu’elle et personne ne reconnaît sa force, personne n’apprécie ce bien, le meilleur qui soit au monde, et nul ne remercie ceux qui le donnent aux hommes… » Demandez à n’importe qui, à tous ces habitants de Schweizerhof quel est le meilleur bien au monde ? tous ou quatre-vingt-dix pour cent vous diront avec un air sardonique que le meilleur bien c’est l’argent.

» Peut-être cette idée ne vous plaît-elle pas, elle ne concorde pas avec vos idées supérieures, — dira-t-il, — mais que faire, si la vie humaine est organisée de telle sorte que c’est l’argent seul qui fait le bonheur de l’homme ? Je ne veux pas défendre à mon esprit de voir le monde tel qu’il est, — ajoutera-t-il, — c’est-à-dire de voir la vérité.

» Misérable est ton esprit ! Misérable est ce bonheur que tu désires ! Misérable créature es-tu