Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/246

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et, tout en causant des choses les plus insignifiantes, sans même nous en apercevoir, nous restâmes ainsi jusqu’à trois heures du matin. Le troisième chant du coq éclatait et l’aube commençait à blanchir quand il partit. Il nous dit adieu comme à l’ordinaire, sans rien de particulier, mais je savais que depuis ce soir il était à moi, et que déjà je ne le perdrais pas. Aussitôt que je m’avouai que je l’aimais, je racontai tout à Katia. Elle était heureuse et touchée que je le lui eusse dit, mais la pauvre, elle ne put s’endormir cette nuit, et moi longtemps encore, je me promenai sur la terrasse. Je descendis au jardin, et en me rappelant chacune de ses paroles, chaque mouvement, je suivais les mêmes allées où je m’étais promenée avec lui… Cette nuit je ne dormis pas, et pour la première fois de ma vie je vis le lever du soleil et l’aube matinale. Et même je n’ai jamais revu pareille nuit, pareil matin. « Seulement, pourquoi ne me dit-il pas tout simplement qu’il m’aime ? — pensais-je. — Pourquoi invente-t-il des obstacles, se traite-t-il de vieillard, quand tout est si simple et si beau ? Pourquoi perd-il un temps précieux, qui peut-être ne se retrouvera plus ? Qu’il dise : « Je vous aime, » qu’il prenne ma main dans la sienne, qu’il y penche la tête et dise : «J’aime » ; qu’il rougisse et baisse les yeux devant moi, alors je lui dirai tout. Et non seulement, je le lui dirai, mais je l’enlacerai, me serrerai contre lui et pleurerai. Mais si je me trom-