Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/249

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femme de chambre, je montais dans le break et nous partions à l’église qui n’était distante que de trois verstes. En entrant dans l’église, je me souvenais chaque fois qu’on y prie pour tous ceux « qui entrent avec la crainte de Dieu », et je m’efforcais d’avoir précisément cette crainte en gravissant les deux marches herbeuses du parvis. À cette heure, il n’y avait pas plus de dix personnes à l’église : des paysannes et des domestiques qui faisaient leurs dévotions. Je m’appliquais à répondre à leur salut avec modestie, et moi-même, ce qui me semblait un exploit, je m’approchais de la boîte de cierges pour acheter un cierge au vieux sacristain, un ancien soldat, et j’allais le placer. À travers la porte du sanctuaire s’apercevait la nappe d’autel brodée par maman ; au-dessus de l’iconostase étaient placés deux anges avec une étoile, qui me semblaient si grands quand j’étais petite, et une colombe avec une auréole dorée qui, alors, m’occupait beaucoup. Derrière le chœur on voyait les fonts baptismaux où tant de fois j’avais fait baptiser les enfants de nos paysans et où moi-même j’avais été baptisée. Le vieux prêtre, en chasuble faite du drap du cercueil de mon père, officiait de cette même voix que j’avais toujours entendue dans notre maison quand s’y faisait le service, pour le baptême de Sonia, pour les funérailles de mon père et pour celles de ma mère, et la même voix chevrotante du chantre éclatait dans le chœur, et