Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/271

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pour y entendre les prières des morts pour mon père. « S’il vivait maintenant ! » pensais-je comme nous retournions à notre maison, et je m’appuyais en silence sur le bras d’un homme qui avait été le meilleur ami de celui à qui je pensais. Pendant la prière, quand j’inclinais la tête sur la pierre froide du sol de la chapelle, je me représentais si vivement mon père, je croyais tant que son âme me comprenait et bénissait mon choix, qu’il me semblait que son âme planait sur nous et que je sentais sur moi sa bénédiction. Les souvenirs, les espérances, le bonheur et la tristesse se confondaient en moi en un sentiment solennel et doux qu’augmentaient cet air immobile et froid, le silence, la nudité des champs et le ciel pâle d’où tombaient des rayons brillants, mais faibles, qui essayaient de chauffer ma joue. Il me semblait que celui avec qui je marchais comprenait et partageait mes sentiments. Il marchait doucement et en silence, et dans son visage, que je regardais de temps en temps, s’exprimaient la même tristesse ou la même joie qui étaient dans la nature, dans mon cœur.

Tout à coup, il se tourna vers moi. Je vis qu’il voulait dire quelque chose. « Parlera-t-il ou non de ce que je pense ? » me vint-il en tête. Et il se mit à parler de mon père sans même le nommer.

— Une fois, il me disait en plaisantant : « Épouse ma Macha ! »