Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/272

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— Comme il serait heureux maintenant, — dis-je en serrant davantage son bras qui portait le mien.

— Oui, vous étiez encore une enfant, — continua-t-il en me regardant dans les yeux. — Alors je baisais ces yeux et je les aimais parce qu’ils ressemblaient aux siens et je ne pensais pas qu’ils me seraient chers pour eux-mêmes. Je vous appelais alors Macha.

— Tutoyez-moi, — dis-je.

— Tout à l’heure je voulais te dire toi, — prononça-t-il. — C’est seulement maintenant qu’il me semble que tu es tout à moi. — Et son regard calme, heureux, attirant, s’arrêta sur moi.

Et nous marchions toujours doucement dans le sentier à peine frayé, à travers les chaumes piétinés et écrasés, et nous n’entendions que nos pas et nos voix. D’un côté à l’autre du ravin, jusqu’au bois lointain, dépouillé, s’étendait le chaume gris où le paysan, avec sa herse, sans bruit, élargissait de plus en plus le sillon noir. Le troupeau dispersé sur la colline paraissait tout près. De l’autre côté et devant jusqu’au jardin et jusqu’à notre maison qu’on apercevait au fond du jardin, noircissaient et verdoyaient déjà les champs gelés de l’automne. Sur tout, brillait le soleil sans chaleur, sur tout tombaient de longues toiles d’araignée. Elles volaient en l’air autour de nous et tombaient sur le chaume desséché après la gelée et sur nous,