Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/301

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— Tu le veux ? Beaucoup ? — me demanda-t-il de nouveau.

Je ne répondis pas.

— Le monde, ce n’est pas encore un grand malheur, — continua-t-il, — mais le désir mondain non satisfait c’est mauvais et vilain. Il faut absolument y aller et nous irons, — conclut-il résolument.

— À te dire vrai, je ne désirais rien tant au monde que ce bal.

Nous y allâmes et le plaisir que j’y éprouvai surpassa toutes mes espérances. Au bal, encore plus qu’auparavant, je me sentais le centre autour duquel tous s’agitaient, c’était, me semblait-il, exclusivement pour moi que s’éclairait cette grande salle, que jouait la musique, qu’était venue cette foule de gens qui m’entouraient. Tous, à commencer par le coiffeur et la femme de chambre, jusqu’aux danseurs et aux vieillards qui circulaient dans la salle, semblaient me laisser entendre qu’ils m’aimaient. L’opinion générale qui se forma sur moi à ce bal, et qui me fut rapportée par ma cousine, c’est que je n’étais pas du tout semblable aux autres femmes, qu’il y avait en moi quelque chose de particulier, rustique, simple et charmant. Ce succès me flatta tant que j’avouai franchement à mon mari mon désir, d’aller encore cette année, à deux ou trois bals, afin de m’en rassasier une bonne fois, — ajoutai-je pour calmer ma conscience.