Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/309

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sens et de ce que je ne peux pas ne pas sentir.

Il s’arrêtait, visiblement effrayé du son grossier de sa voix.

— Mais quoi donc ? — demandai-je avec des larmes d’indignation dans les yeux.

— Je suis écœuré de ce que le grand-duc t’ayant trouvé jolie, tu coures à sa rencontre en oubliant ton mari, toi-même, et ta dignité de femme ; et tu ne veux pas comprendre ce que doit éprouver pour toi ton mari, si toi-même tu n’as pas le sentiment de ta dignité. Au contraire, tu viens et me dis que tu feras le sacrifice, c’est-à-dire, « me montrer à Son Altesse est pour moi un grand bonheur, mais je le sacrifie ».

Plus il parlait, plus il s’échauffait de sa propre voix, et cette voix était envenimée, dure, grossière. Je ne l’avais jamais vu en cet état et ne m’attendais pas à l’y voir. Le sang me montait au cœur, j’avais peur, mais en même temps, un sentiment de honte imméritée et d’amour-propre blessé, m’émouvait et je voulais me venger.

— J’attendais cela depuis longtemps, — dis-je. — Parle, parle.

— Je ne sais pas ce que tu attendais, — reprit-il, mais je pouvais attendre les pires choses en te voyant chaque jour dans cette boue, dans cette oisiveté, dans le luxe de cette société stupide, et voilà, j’ai attendu… J’en suis arrivé à me sentir honteux et attristé comme jamais. Je souffrais,