Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/334

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à Pokrovskoié. Elle était restée la même, notre maison de Pokrovskoié, avec sa terrasse, sa table pliante, le piano dans la salle claire et mon ancienne chambre aux rideaux blancs et mes rêves de jeune fille oubliés là-bas.

Dans cette chambre il y avait deux petits lits : mon ancien, où chaque soir je bénissais le grassouillet Coco et l’autre, un petit où, du maillot, sortait le petit visage de Yania. Après les avoir bénis, souvent je m’arrêtais au milieu de la douce chambrette et, tout à coup, de tous les coins, des murs, des rideaux, se détachaient des visions anciennes, oubliées. De vieilles voix commençaient à chanter des chansons du temps de ma jeunesse. Et où sont ces visions ? Où ces chansons délicieuses et douces ? Tout ce que j’avais à peine osé espérer s’était réalisé. Les rêves vagues, confus étaient devenus réalité, et la réalité, une vie pénible, dure, sans joie. Et tout était resté semblable : de la fenêtre on voyait le même jardin, le même sentier, le même banc.

Voilà, là-bas, sur les ravins, arrivent de l’étang les mêmes chansons du rossignol, les mêmes lilas sont fleuris, la même lune est au-dessus de l’horizon. Et tout s’est changé en quelque chose de si affreux, de si horrible ! Tout ce qui pouvait être si cher, si intime, est si froid !

De même qu’autrefois, je m’asseyais avec Katia dans le salon, et toutes deux à mi-voix, parlions de