Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol8.djvu/157

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tête et les oreilles du cheval qu’il montait, tantôt les figures noires des hussards — quand, à six pas, il se heurtait contre eux — et, dans le lointain, la même obscurité et le même brouillard. « Pourquoi pas ? C’est très possible, pensait Rostov, que l’empereur me rencontre et, me donnant un ordre, comme à tout officier, me dise : Va, en reconnaissance là-bas. Ne dit-on pas que tout se fait par hasard : il voit tel ou tel officier, et l’attache à sa personne… »

« Et s’il m’attachait à lui ! oh ! comme je le garderais, comme je lui dirais toute la vérité, comme je dénoncerais les fourbes. » Et Rostov, pour se représenter vivement son amour et son dévouement pour l’empereur, s’imaginait l’ennemi ou un Allemand traître qu’avec plaisir non seulement il tuerait, mais qu’il souffleterait aux yeux mêmes de l’Empereur. Tout à coup un cri lointain éveilla Rostov. Il tressaillit et ouvrit les yeux.

« Où suis-je ? Ah oui, dans la ligne ; le mot d’ordre flèche, Olmütz. Quel dommage que notre escadron soit demain en réserve… Je demanderai qu’on m’envoie au feu. C’est peut-être la seule occasion de voir l’empereur. Maintenant la relevée n’est pas loin. Je ferai encore un tour et après j’irai chez le général et le lui demanderai. » Il se réinstalla sur sa selle et poussa le cheval pour regarder encore une fois ses hussards. Le temps lui semblait plus clair.