Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol8.djvu/285

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— Mon père, ne vous détournez pas de moi, pleurons ensemble, dit-elle.

— Brigands ! Lâches ! — s’écria le vieillard en éloignant son visage. — Perdre l’armée, perdre tous les hommes ! Pourquoi ? Va et apprends à Lise.

La princesse toute troublée tomba sur une chaise et se prit à pleurer. Elle revoyait son frère au moment où il faisait ses adieux à Lise et à elle de son air à la fois tendre et hautain. Elle le revoyait quand, avec lenteur, en se moquant, il mettait sur lui la petite image. « Avait-il la foi ? S’est-il repenti de son incrédulité ? Est-il maintenant là-bas, là-bas dans le séjour de tranquillité et de bonheur ? » pensait-elle.

— Mon père, dites-moi comment cela s’est passé ? — demanda-t-elle à travers ses larmes.

— Va, va. Il a été tué dans la bataille où on a conduit pour être tués les meilleurs Russes et la gloire russe. Va, princesse Marie, va et dis à Lise. Je viendrai.

Quand la princesse Marie revint de chez son père, la petite princesse était assise à son ouvrage ; elle avait cette expression particulière d’un regard intérieur heureux et tranquille, qu’ont seulement les femmes enceintes. Elle regarda la princesse Marie. On voyait que ses yeux ne regardaient pas la princesse Marie, mais regardaient profondément en elle-même quelque chose d’heureux et de mystérieux qui s’y accomplissait.