Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol8.djvu/35

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ce n’est pas pour elle seule, pas pour moi seul, mais pour tout le monde que cela doit forcément s’accomplir. Tous y comptent tellement, ils sont si convaincus que cela sera, que je ne puis pas les tromper. Mais comment sera-ce ? Je ne le sais pas, mais ce sera, » pensait Pierre en regardant les épaules qui brillaient près de ses yeux mêmes.

Tantôt il était soudain pris de honte, il était gêné d’occuper à lui seul l’attention de tous, d’être heureux aux yeux de tous, d’être, avec son vilain visage, un Pâris quelconque possédant Hélène. « Mais c’est probablement toujours ainsi, et il faut que ce soit, se consolait-il. Et cependant qu’ai-je fait pour cela ? Comment cela a-t-il commencé ? Je suis parti de Moscou avec le prince Vassili, il n’y avait encore rien. Ensuite, pourquoi me suis-je arrêté chez lui ? Après, j’ai joué aux cartes avec elle, j’ai ramassé son réticule, je suis allé en voiture avec elle ; quand donc tout cela a-t-il commencé, quand cela s’est-il fait ? » Mais voilà qu’il est près d’elle comme son fiancé, il entend, il voit, il sent sa présence, sa respiration, ses mouvements, sa beauté. Tantôt il lui semble tout à coup que ce n’est pas elle mais lui-même qui est si extraordinairement beau, que c’est pour cela qu’on le regarde tant, et lui, heureux de l’étonnement général, bombe sa poitrine, lève la tête et se réjouit de son bonheur. Tout à coup une voix qu’il connaît