Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol8.djvu/435

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rir, et toi tu le soignes, tu le guéris ; il sera infirme pendant dix ans, un fardeau pour tout le monde. Il vaudrait beaucoup mieux pour lui de mourir ; d’autres naissent et il y en a tant ! Si tu regrettais d’avoir un ouvrier de moins, c’est ainsi que je regarde, mais non, tu le soignes par amour du prochain. Et cela ne lui est point nécessaire. Ensuite, pourquoi t’imagines-tu que la médecine a jamais guéri quelqu’un ? Tué, oui ! — fit-il en fronçant avec colère les sourcils et se détournant de Pierre.

Le prince André exprimait ces pensées avec tant de clarté et de netteté, qu’on voyait qu’il y avait réfléchi maintes fois, et il parlait volontiers en hâte, comme un homme qui n’a pas causé depuis longtemps. Son regard s’animait en proportion du pessimisme de ses raisonnements.

— Ah ! c’est terrible ! terrible ! — dit Pierre. — Je ne comprends pas comment on peut vivre avec des idées pareilles. J’ai eu aussi de pareils moments. C’était récemment, à Moscou, en route ; mais je tombai alors à un tel degré que je ne vivais pas, tout était vilain en moi, principalement moi-même. Je ne mangeais plus, ne me lavais plus… Eh bien, et vous, comment ?

— Pourquoi ne pas se laver ?… ce n’est pas propre. Au contraire, il faut tâcher de faire sa vie la plus agréable possible. Je vis, je n’en suis pas coupable, alors je dois vivre le mieux possible jusqu’à la mort, sans gêner personne.