Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol9.djvu/63

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femme belle et élégante n’étonna pas Pierre parce qu’avec les années elle était devenue encore plus belle qu’auparavant, mais il était étonné que pendant ces deux années sa femme eût réussi à acquérir la réputation d’une femme charmante, aussi spirituelle que belle.

Le fameux prince de Ligne lui écrivait des lettres de huit pages : Bilibine gardait ses mots pour en donner la primeur devant la comtesse Bezoukhov. Être admis dans le salon de la comtesse Bezoukhov c’était un certificat d’esprit. Les jeunes gens, avant d’aller en soirée chez Hélène, lisaient des livres pour avoir, dans son salon, un sujet de conversation ; les secrétaires d’ambassade, même des ambassadeurs lui confiaient des secrets diplomatiques, si bien qu’Hélène était une certaine force. Pierre qui la savait très sotte assistait parfois à ses soirées et dîners où l’on parlait politique, poésie et philosophie, avec un sentiment étrange d’étonnement et de peur. À ces soirées il éprouvait quelque chose de semblable à ce que doit ressentir le magicien qui tremble à chaque instant que sa supercherie ne soit découverte. Mais soit que pour diriger un tel salon la bêtise fut nécessaire, soit parce que les dupes prenaient elles-mêmes plaisir à l’être, la tromperie ne se dévoilait pas et la réputation d’une femme charmante et spirituelle, que s’était acquise Hélène Vassilievna Bezoukhova, s’affermissait si bien qu’elle pouvait dire les