Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol1.djvu/117

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


mouches. Les uns, en tendant une patte grosse et velue, fermaient les yeux et dormaient ; les autres, pour chasser l’ennui, se frottaient mutuellement, ou mâchaient les feuilles et les tiges d’une fougère coriace, vert foncé, qui poussait près du perron. Des lévriers, les uns couchés au soleil, soupiraient lourdement, les autres marchaient dans l’ombre de la calèche et de la britchka et léchaient la graisse des essieux. L’air était chargé de poussière ; l’horizon était d’une teinte violet-grisâtre, mais il n’y avait pas un nuage au ciel. Un fort vent d’ouest soulevait sur la route et dans les champs des tourbillons de poussière, courbait la tête des hauts tilleuls et des bouleaux du jardin, et emportait au loin les feuilles jaunies qui tombaient. Je m’étais assis près de la fenêtre, et attendais avec impatience la fin de tous ces préparatifs.

Quand nous fûmes tous réunis autour de la table ronde du salon, pour se trouver ensemble une dernière fois, je ne songeais nullement à la tristesse du moment qui nous attendait. Les pensées les plus légères s’agitaient dans ma tête. Je me posais ces questions : Quel cocher sera dans la britchka, et lequel dans la calèche ? Qui sera avec papa, qui sera avec Karl Ivanovitch ? Pourquoi veut-on absolument m’envelopper d’un tartan et d’une demi-pelisse ouatée ? Suis-je donc si délicat ? « Sûrement je ne gèlerai pas ? Que tout finisse plus vite… monter en voiture et partir ».