Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol1.djvu/154

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tâchais-je de ressembler aux grands, et depuis que je suis grand, ai-je eu souvent le désir d’être semblable à un enfant ? Combien de fois ce désir — de ne pas ressembler à un petit — arrêta-t-il, dans mes relations avec Serioja, le sentiment qui était prêt à s’épancher et me força-t-il d’être hypocrite. Non seulement je n’osais l’embrasser, ce que je désirais parfois si vivement, mais même lui prendre la main, lui dire combien j’étais heureux de le voir, et je n’osais pas même l’appeler Serioja, mais Sergueï, c’était déjà l’habitude entre nous. Chaque marque de sensibilité prouvait l’enfantillage ; se la permettre c’était s’avouer un gamin. Encore ignorant des expériences amères qui amènent les grandes personnes jusqu’à la prudence et à la froideur dans les relations, nous nous sommes privés des plaisirs purs, des affections tendres, enfantines, par le seul et étrange désir de ressembler aux grands.

Je courus à la rencontre des Ivine jusqu’à l’antichambre, je leur dis bonjour et en toute hâte, je me précipitai chez grand’mère, et lui annonçai l’arrivée des Ivine avec la même expression que si cette nouvelle devait lui causer la plus grande joie. Ensuite, sans perdre de vue Serioja, je le suivis dans le salon, et guettai ses moindres mouvements. Pendant que grand’mère disait qu’il avait beaucoup grandi, et fixait sur lui son regard pénétrant, je ressentis le sentiment de crainte et d’espoir