Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol1.djvu/182

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tout mon cœur, et je n’avais pas la moindre inquiétude de l’impression que je pouvais faire sur les spectateurs. Sonitchka aussi ne cessait de rire : elle riait parce que nous tournions en rond en nous tenant les mains, elle riait en regardant un vieux seigneur qui enjambait lentement un mouchoir, comme si c’était bien difficile, elle éclatait de rire quand je sautais presque jusqu’au plafond pour montrer mon agilité.

En traversant le cabinet de grand’mère, je me regardai dans le miroir ; mon visage était en sueur, mes cheveux en désordre, avec des mèches plus raides que jamais, mais l’expression du visage était si gaie, si bonne, si saine, que je me plus à moi-même.

« Si j’étais toujours comme maintenant, » pensais-je, « je pourrais encore plaire. »

Mais quand de nouveau je regardai le beau visage de ma danseuse, outre cette expression de gaîté, de santé et d’insouciance qui me plaisait en lui, la beauté élégante et douce que j’y vis me donna du dépit contre moi-même ; je compris combien c’était sot d’espérer attirer sur moi l’attention de cette séduisante créature.

Je ne pouvais espérer la réciprocité et je n’y songeais pas ; même sans cela, mon âme était pleine de bonheur. Je ne comprenais pas qu’après le sentiment d’amour qui remplissait mon âme de délices, on pût espérer de bonheur plus grand et désirer