Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol1.djvu/206

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regarder. Et de nouveau les rêves remplaçaient la réalité, et de nouveau la réalité détruisait les rêves. Enfin, l’imagination lassée, cessa de me tromper, la conscience de la réalité disparut aussi, et je m’oubliai tout à fait.

Je ne sais combien de temps je restai en cet état, je ne saurais même le définir, je sais seulement que pour un certain temps je perdis conscience de mon existence et éprouvai une jouissance sublime, inexplicable, triste et agréable.

Peut-être qu’en s’envolant vers un monde meilleur, sa belle âme regardait-elle tristement celui dans lequel je restais ; peut-être voyait-elle ma douleur, en avait-elle pitié, et sur les ailes de l’amour, avec un céleste sourire de consolation se baissait-elle vers la terre pour me consoler et me bénir.

La porte grinça et dans la chambre, est entré un nouveau diacre pour remplacer l’autre. Ce bruit m’éveilla, et la première idée qui me vint fut que, comme je ne pleurais pas et que ma pose n’avait rien de désolé, le diacre pourrait me prendre pour un garçon sans cœur, qui par pitié ou par curiosité était monté sur une chaise : je fis le signe de la croix, je m’inclinai et me mis à pleurer.

En me rappelant maintenant mes impressions, je trouve que cette seule minute d’inconscience était la vraie douleur. Avant et après l’enterrement, je ne cessais de pleurer et j’étais triste, mais j’ai