Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol1.djvu/208

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noux, et à la dérobée, j’observais tous les assistants. Père était à la tête du cercueil, blanc comme un linge, et on voyait qu’il avait peine à retenir ses larmes. Sa haute personne, en frac noir, son visage pâle, expressif, et ses mouvements gracieux et sûrs, comme toujours, quand il se signait, s’inclinait en touchant la terre de sa main, en prenant le cierge des mains du prêtre, en s’approchant du cercueil, produisaient un grand effet, mais je ne sais pourquoi, j’étais mécontent de ce qu’il pût paraître si élégant, en un tel moment. Mimi s’appuyait contre le mur et semblait avoir peine à se tenir sur ses jambes, sa robe était fripée et couverte de duvet, son bonnet posé de travers, ses yeux étaient rouges et gonflés, sa tête tremblait, et elle cachait sans cesse son visage dans son mouchoir et dans ses mains. Il me semblait qu’elle cachait ainsi son visage des spectateurs, pour se reposer un moment de sanglots peu sincères. Je me rappelais comment la veille, elle avait dit à papa, que la mort de maman était pour elle un coup terrible qu’elle ne pourrait supporter, que cette mort la privait de tout, que cet ange (elle appelait ainsi maman), en présence même de la mort ne l’avait pas oubliée et avait exprimé le désir de garantir son avenir et celui de Katenka. Elle pleurait à chaudes larmes en racontant cela, et peut-être sa douleur était-elle en partie sincère, mais en tous cas, elle ne l’était pas entièrement.