Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol1.djvu/339

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lever et de marcher par la chambre. Quand je m’approchai de la fenêtre, mon attention fut attirée par le cheval, que le cocher attelait au tonneau à eau, et toutes mes pensées se concentrèrent sur la solution de cette question : Dans quel animal, ou dans quel homme passera l’âme de ce cheval quand il crèvera ? En ce moment, Volodia traversa la chambre et sourit en remarquant que je réfléchissais à quelque chose ; et ce sourire suffit à me faire comprendre que tout ce à quoi je pensais n’était qu’une affreuse bêtise.

Je n’ai raconté cas, mémorable pour moi, que pour donner au lecteur une idée de ce qu’étaient mes méditations.

Mais aucun système philosophique ne m’influença davantage que le scepticisme qui, à une certaine époque, me mena à un état voisin de la folie. Je m’imaginais qu’outre moi, rien ni personne n’existait en ce monde, que les objets n’étaient pas des objets mais des images qui n’existaient que quand je faisais attention à elles, et qui disparaissaient dès que je cessais d’y penser. En un mot, je tombais d’accord avec Schelling, dans la conviction qu’il existe non des objets, mais notre rapport envers eux. Parfois, sous l’influence de cette idée obsédante, j’arrivais à un tel degré d’énervement que je me retournais subitement du côté opposé en espérant saisir à l’improviste le néant, où je n’étais pas.