Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol27.djvu/155

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


avons toujours assez pour satisfaire nos besoins. S’il arrive que nous n’ayons rien à manger, ou rien pour nous vêtir, nous demandons aux autres ce qui nous manque et on nous le donne. Du reste, il est très rare que cela arrive. Il ne m’est arrivé qu’une fois de me coucher sans souper, et ce fut parce que ce soir-là j’étais tellement fatigué que je ne me sentais pas disposé à aller trouver l’un de mes frères pour lui demander à manger.

— Je ne prétends pas savoir comment vous arrangez les choses, dit Jules, mais mon père affirme que s’il ne veillait pas à ses biens et donnait à tous ceux qui demandent, lui-même serait bientôt réduit à mourir de faim.

— Nous ne mourons pas de faim. Viens, tu en jugeras par toi-même. Nous vivons et non seulement nous ne manquons de rien, mais nous avons même du superflu.

— Comment cela ?

— Voici. Nous confessons tous la même loi, mais le degré de force que nous possédons pour l’observer n’est pas le même pour tous : il est très grand chez les uns, très faible chez les autres. L’un s’est déjà perfectionné dans la bonne vie, tandis qu’un autre ne vient que de commencer. Au-dessus de nous tous il y a Christ et sa vie, et tous nos efforts tendent à les imiter. En cela seul consiste notre bonheur. Certains d’entre nous, comme le vieux Cyrille et la femme Pélagie, sont plus avan-