Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol27.djvu/376

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garcon. Dans la seconde la vieille bonne remua et il me parut qu’elle allait s’éveiller ; aussitôt je me représentai ce qu’elle penserait quand elle saurait tout, et la pitié que je ressentis pour moi-même fut si forte que je ne pus retenir mes larmes ; pour ne pas réveiller les enfants, je m’enfuis à pas légers, par le corridor, dans mon cabinet de travail où je me laissai tomber sur le divan et sanglotai… « Moi, honnête homme, moi fils de parents honorables, moi qui toute ma vie ai rêvé le bonheur dans ma famille, moi, l’époux qui n’a jamais trahi… Et voilà mes cinq enfants, et elle embrasse un musicien parce qu’il a des lèvres rouges ! Non ce n’est pas une femme, c’est une chienne, une chienne immonde. À côté de la chambre des enfants pour lesquels toujours elle feignait tant d’amour ! Et ce qu’elle m’a écrit !… Et, au fait, peut-être en fut-il toujours ainsi. Peut-être a-t-elle eu avec les domestiques les enfants qu’on croit miens. Et si j’étais arrivé demain, elle serait venue à ma rencontre avec sa coiffure, avec son corsage, ses mouvements indolents et gracieux (et je vis toute sa personne attirante et ignoble !) et la jalousie serait demeurée pour toujours dans mon cœur, déchirante. Que dira la vieille bonne ? Egor ?… Et la pauvre petite Lise ? Elle comprend déjà quelque chose… Oh ! cette impudence, ce mensonge, cette sensualité bestiale que je connais si bien ! » me dis-je.