Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/307

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avait compris que Nekhludov voulait leur louer ses terres.

— Oui, c’est pour cela que je suis venu. Je ne veux plus profiter de mes terres. Mais encore devons-nous nous entendre sur la façon dont je pourrai vous en faire profiter.

— Tu n’as qu’à donner les terres aux paysans, et voilà tout ! — s’écria tout à coup le petit vieillard édenté.

Nekhludov, en l’entendant, eut un moment de trouble ; car il sentait dans ses paroles un soupçon sur la loyauté de ses intentions. Mais aussitôt il redevint maître de lui, se rappelant sa résolution de dire jusqu’au bout ce qu’il avait à dire.

— Je vous donnerais bien mes terres, — reprit-il, — mais à qui et comment ?

Personne ne répondit. Seul l’ancien soldat fit entendre un : « Parfaitement ! »

— Écoutez-moi ! — poursuivit Nekhludov. — Si vous étiez à ma place, comment feriez-vous ?

— Comment nous ferions ? C’est bien simple ! Nous partagerions tout entre les paysans.

— Mais c’est certain ! Nous partagerions tout entre les paysans ! — répéta le bon vieillard à la barbe blanche. Et tous, l’un après l’autre, donnèrent leur approbation à cette réponse, qui leur parut pleinement satisfaisante.

— Mais comment faire ce partage ? — demanda Nekhludov. — Aux domestiques, à ceux qui ne cultivent pas, faudra-t-il aussi donner de la terre ?

— Ah ! non, bien sûr ! — déclare l’esprit fort. Mais le grand paysan au long nez ne fut pas de son avis :

— Il faut partager également entre tous ! — déclara-t-il de sa voix de basse, après avoir réfléchi un moment.

— Non ! cela n’est pas possible ! — reprit Nekhludov. Si je partageais également entre tous, tous ceux qui ne travaillent pas pour eux-mêmes, qui ne cultivent pas, ceux-là prendraient leur lot et le vendraient aux riches. Et de nouveau la terre s’accumulerait chez les riches. Et quant à ceux qui cultivent, de nouveau leur famille se multiplierait, et leur terre serait morcelée. De nou-