Page:Touchatout - Le Trombinoscope, Volume 1, 1871.djvu/105

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fit pas prier ; et au commencement de novembre il accepta le titre de maire de Paris. La situation était scabreuse, l’hiver s’annonçait rigoureux, le siége menaçait de durer longtemps, on pouvait déja prévoir que le moment approchait où les assiégés ne pouvaient plus faire cinq repas par jour ; il fallait donc un homme dévoué, prévoyant et capable. Les Parisiens se dirent en voyant arriver Ferry : voilà bien notre affaire !… Un citoyen qui a trouvé tant de cheveux sur les additions du père Haussmann doit être un malin qui saura tirer parti de tout ; nous n’avons plus qu’à aller nous cogner au rempart !… — En effet, — Jules Ferry prit d’une main ferme, et surtout très-bien gantée, les rênes de l’administration, et certes !… tous les Parisiens sont là pour le dire, excepté ceux qui sont morts de faim et de froid par sa faute, Jules Ferry accomplit des prodiges d’intelligence. Grâce à lui, le pain ne fut rationné qu’au dernier moment, ce qui permit de nourrir les chevaux pendant les quatre premiers mois avec du pain blanc et de faire manger de l’avoine aux hommes pendant les deux derniers. — Grâce à lui, qui ne s’occupe pas plus de savoir ce que les chantiers contenaient de combustible qu’un vidangeur ne s’occupe du cours de l’essence de violette, on s’aperçut à la fin de décembre que Paris n’avait plus que 38 bûches ; et encore, on comptait là-dedans les 37 abonnés de l’Electeur libre. Jules Ferry lança une proclamation par laquelle il annonçait qu’on allait faire des coupes dans le bois de Boulogne ; ces coupes eurent lieu en effet ; on espère même que le bois abattu à cette époque sera assez sec pour être brûlé au commencement de l’hiver prochain. — Grâce à lui toujours, le sucre monta à vingt-deux sous la livre ; les gens aisés firent leurs provisions, et quand Jules Ferry, au bout de trois mois, eut la soudaine inspiration de taxer le sucre, il n’y en avait plus. — Grace à lui, le service des boucheries fut organisé de façon à ce que moyennant huit heures de queue dans la boue et la neige, les femmes puissent avoir trente grammes de cheval, pendant qu’avec de l’argent on se faisait servir dans les restaurants autant de plats de viande qu’on le voulait. — Grâce à lui encore, les épiciers, les charcutiers purent enfouir leurs provisions dans les caves et faire monter les sardines jusqu’à douze francs la boîte. — Grâce alui, des familles riches purent accaparer chez elles des comestibles pour tout une année, pendant que d’autres poussaient des cris de joie folle quand ils parvenaient par hasard à mettre la main le soir sur un rat égaré. — Grâce à lui enfin, qui pouvait réglementer la consommation en s’y prenant assez tôt, et faire sortir de toutes les cachettes les denrées qui y étaient accumulées, Paris put résister deux bons mois de moins que si le système des réquisitions eût été appliqué dans toute sa rigueur. Et en deux mois, qui sait !… — Mais il fallait pour cela avoir la foi républicaine, faire passer le salut de la Répupubllque avant tout, et décider que dans une ville assiégée comme sur un navire en détresse, toutes les ressources sont communes. — Comme Ernest Picard, Jules Ferry n’eut d’audace