Page:Touchatout - Le Trombinoscope, Volume 1, 1871.djvu/97

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trente tableaux, et le Rabagas qu’il vient de donner au Vaudeville, afin d’être nommé commandeur de la Légion d’honneur par la première monarchie qui voudra bien nous honorer de sa confiance, n’importe laquelle, ça lui est égal. La donnée de Rabagas est des plus simples : les trois premiers actes sont consacrés à établir que tous les républicains sont des escrocs, et les deux derniers à prouver qu’ils sont des ivrognes. La morale de la pièce est que le peuple, devant perdre tout espoir de trouver des honnêtes gens pour revendiquer ses droits, n’a rien de mieux à faire que de se laisser mener par les rois, qui tous sont des modèles de vertu et de désintéressement, ainsi que M. Sardou le démontre par l’exemple du prince de Monaco. — Malgré le conseil de M. Sardou, il est probable que le peuple essayera encore et ne se rebutera pas, sous prétexte que le 4 septembre il a eu la déveine de mettre la main sur des Rabagas. M. Sardou ne convaincra jamais un peuple qui meurt à coup sûr de la royauté, qu’il ne doit rien tenter pour échapper à son sort parce qu’il s’exposerait à d’autres désagréments ; c’est à peu près comme si l’on disait à un homme qui va être guillotiné : n’essayez pas de vous évader, vous pourriez attraper un chaud et froid. M. Sardou, avec son Rabagas, a eu l’intention de nous dégoûter des Républicains ; mais pour avoir quelque chance d’y arriver, il fallait faire un prologue dans lequel le député Baudin aurait été représenté mourant d’une indigestion de truffes, Delescluze d’une fluxion de poitrine et Flourens d’un catarrhe a la vessie.

Au physique, M. Sardou est un petit homme maigre et pâle ; il a les traits pointus. Les gens qui veulent lui faire plaisir disent que son visage rappelle celui de Voltaire ; mais je pense qu’il ne porte les cheveux longs que pour ne pas tant ressembler à Pierrot. — Il est sujet aux migraines ; mais il en joue très-bien, et pendant les trois mois qui précèdent la représentation d’une de ses pièces, la presse tient l’univers au courant des vapeurs et des attaques de nerfs qu’il attrappe aux répétitions. — M. Sardou est d’un caractère charmant ; une vieille coquette, à qui l’on rappelle en public qu’elle est née vers 1814, peut seule donner une idée de l’aménité de M. Sardou quand l’on se permet de trouver une tache à son soleil. Pourtant, il lui serait si facile de clouer les gens qui critiquent ses œuvres en leur répondant qu’il n’y est pour presque rien. — Le cabinet de travail de M. Sardou est très-curieux : il a un grand meuble à casiers remplis de vieux livres et d’anciennes brochures dans lesquels il puise à pleines mains ses… inspirations. — Une fois il s’est fait donner congé de l’appartement qu’il occupait. Son propriétaire alla le trouver et lui dit : Monsieur, vous ne m’avez pas dit que vous louiez votre logement pour en faire un atelier de tailleurs… les voisins du dessous se plaignent d’être importunés par un bruit perpétuel et insupportable de ciseaux en mouvement… M. Sardou quitta la maison, ne voulant pas avouer que c’était lui qui travaillait depuis trois