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bottes auxquelles la brosse paraissait inconnue. Ce monsieur exhalait un àcre parfum de tabac et de bran devin. A ses gros doigts rouges, presque tout recouverts par les manches de l’arkhalouk, étaient des bagues d’argent et des anneaux de fer de Toula. C’était la’une de ces figures telles qu’on en voit partout en Russie, et, à vrai dire, si elles ne repoussent pas, elles sont généralement loin d’attirer. Ce ne fut donc pas sans quelque prévention défavorable que j’examinai de la sorte mon compagnon d’ennui, en qui cependant, au bout de quelques minutes, je crus découvrir une certaine arrière expression de bonhomie et de spontanéité cordiale. Voici monsieur qui attend depuis plus d’une heure, • dit le préposé en me désignant de la main. Depuis plus d’une heure ! le scélérat se moquait de moi à ma barbe.

•· Peut-être que monsieur n’est pas aussi pressé que je le suis, dit le voyageur.

— C’est ce que nous ignorons, répliqua avec humeur le préposé. ’ ’

— Ainsi il n’y a pas de chevaux ? quoi ! pas même une paire de rosses ?

— Je-n’ai pas un seul cheval à vous donner. — Eh bien, faites-moi servir une bouilloire à thé. Nous attendrons, puisqu’on ne peut faire autrement. ·• ’ Le voyageur bronzé s’assit sur le banc du pourtour, jeta sa casquette sur le banc et aéra sa chevelure. Vous avez pris le thé ? me demanda-L-il. — Oui.

’ — Ne le prendriez-vous pas encore avec moi ? je vous en prie. » ’ ·

Je consentis. Le gros samavar rouge ·reparut bientôt une quatrième fois sur la table. J’allai tirer de mon tarantas une bouteille de bon rhum.

Je ne m’étais pas trompé en prenant mon compagnon pour un gentillâtre campagnard. Il s’appelait Peotre Pétrovitch Karataëf. Nous nous mîmes à causer. Il ne s’était pas écoulé quarante minutes qu’il m’avait déjà raconté toute sa vie sans ’ Bmbages ni réticences.