Page:Tremblay - L'hôpital public d'Ottawa, 1921.djvu/11

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Mère Bruyère comprend. Prenant le livre des Règles monastiques, elle le place dans une des mains de la malade, et dans l’autre main elle met son crucifix d’argent ; « Elles ne sont plus vides, maintenant ; soyez tranquille. » Et la grabataire sourit, sa mort est paisible.

C’est encore Mère Bruyère qui disait : « On ne fait pas le bien sans qu’il en coûte. » C’était sa réponse aux calomnies que la foule aveugle criait contre les religieuses pendant une épidémie qu’elles combattaient secrètement. Elle disait aussi : « Perdre l’amour des pauvres, c’est perdre l’esprit de notre communauté, c’est perdre l’amour de Dieu. »

Pour Sœur Thibodeau, la première infirmière de l’hôpital, la perspective n’est pas la même. La foi est profonde, très certainement, mais il y a chez cette femme un caractère agissant, une volition tenace, et une vigueur physique extraordinaire. Née le 16 novembre 1812, elle entre au noviciat le 23 juillet 1828, et prononce ses vœux le 29 juillet 1830. Elle avait étudié la médecine et, lors de son arrivée à Ottawa, connaissait à fond la pharmacie. On l’appelait le médecin des pauvres, car elle pratiquait chez tous ceux qui avaient besoin de traitement, mais qui ne pouvaient pas payer les services des praticiens officiels. Personne ne résistait longtemps à ses bons offices, et la maladie était rondement chassée du grabat dont la sœur s’approchait. Voilà pour le corps.

Médecin de l’âme, elle le fut aussi. Elle moralisait discrètement la population dont elle s’occupait, visitant les foyers où il y avait du désordre, et prêchant sans le moindre souci des invectives, qu’on ne lui ménageait pas, du côté des hommes surtout. Sa décision inéluctable et sa force lui valurent d’être nommée le « policeman », mais les quolibets, pas plus que les menaces, ne l’empêchèrent jamais de faire ce qu’elle croyait être son devoir. On peut dire que l’influence de cette admirable batailleuse fut plus efficace que toutes les législations imaginables.

Sœur Thibodeau fonda l’Orphelinat Saint-Joseph, en 1866. Elle mourait le 10 mars 1883. Son oraison funèbre fut prononcée par les pauvres, qui la pleurèrent sincèrement, comme on pleure une mère ; et c’est peut-être là le plus bel éloge qu’on puisse faire de son dévouement.