Page:Turgot - Œuvres de Turgot, éd. Eugène Daire, II.djvu/180

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seulement par un effet de sa bonté, et pour témoigner à ses sujets qu’elle se propose de les gouverner toujours comme un père conduit ses enfans, en mettant sous leurs yeux leurs véritables intérêts, mais encore pour prévenir ou calmer les inquiétudes que le peuple conçoit si aisément sur cette matière, et que la seule instruction peut dissiper ; surtout pour assurer davantage la subsistance des peuples, en augmentant la confiance des négociants dans des dispositions auxquelles elle ne donne la sanction de son autorité, qu’après avoir vu qu’elles ont pour base immuable la raison & l’utilité reconnues.

Sa Majesté s’est donc convaincue que la variété des saisons et la diversité des terrains occasionnant une très-grande inégalité dans la quantité des productions d’un canton à l’autre, et d’une année à l’autre dans le même canton, la récolte de chaque canton se trouvant par conséquent quelquefois au-dessus, et quelquefois au-dessous du nécessaire pour la subsistance des habitans, le peuple ne peut vivre dans les lieux et dans les années où les moissons ont manqué, qu’avec des grains, ou apportés des lieux favorisés par l’abondance, ou conservés des années antérieures : qu’ainsi le transport et la garde des grains sont, après la production, les seuls moyens de prévenir la disette des subsistances, parce que ce sont les seuls moyens de communication qui fassent du superflu la ressource du besoin.

La liberté de cette communication est nécessaire à ceux qui manquent de la denrée, puisque si elle cessait un moment, ils seraient réduits à périr.

Elle est nécessaire à ceux qui possèdent le superflu, puisque sans elle ce superflu n’aurait aucune valeur, et que les propriétaires ainsi que les laboureurs, avec plus de grains qu’il ne leur en faut pour se nourrir, seraient dans l’impossibilité de subvenir à leurs autres besoins, à leurs dépenses de toute espèce, et aux avances de la culture indispensables pour assurer la production de l’année qui doit suivre. Elle est salutaire pour tous, puisque ceux qui dans un moment se refuseraient à partager ce qu’ils ont avec ceux qui n’ont pas, se priveraient du droit d’exiger les mêmes secours lorsqu’à leur tour ils éprouveront les mêmes besoins ; et que, dans les alternatives de l’abondance et de la disette, tous seraient exposés tour à tour aux derniers degrés de la misère, qu’ils seraient assurés d’éviter tous en s’aidant mutuellement. Enfin elle est juste, puisqu’elle est et doit être réciproque, puisque le droit de se procurer, par son travail et