Page:Valéry - L’Idée fixe.djvu/14

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— On pourrait dire : Monoïdé[i]sme. Ce serait un malheur public.

— Bah !… Un de plus, un de moins… En tout cas, la chose existe.

— Non.

— Comment, non ?

— Non. Il n’y a point d’idées fixes. C’est autre chose qui existe, et qui mérite un autre nom. Je vous jure que ce nom d'idée fixe est mal fait.

— Le nom importe peu. La chose existe. Et vous la connaissez aussi bien que moi… Il y a une constance et une intensité pathologiques des idées. Voilà le fait. Rien de plus positif, n’est-ce pas… Et le nom me semble excellent.

— Tout à fait impropre. Et je vous dis pourquoi.

— Allez ! Mais vous y êtes en plein, mon cher ami, dans “l’idée fixe” !…

— Je vous dis que je vous dis pourquoi.

— Et pourquoi ?

— C’est qu’une idée ne peut pas être fixe. Voilà tout. C’est tout.

— C’est peu. Que faites-vous alors de tous ces déments, quasi-déments, persécutés, inventeurs, fanatiques, que nous observons, classons et… isolons tous les jours ?… Et encore ce sont là les cas énormes, dangereux, définitifs… Mais les rues (et même les roches) sont pleines d’idées fixes

Frustes et ambulatoires !…

— Ne vous moquez pas de moi. D’ailleurs, — vous avez raison : il n’y a rien de plus ambulatoire qu’une idée fixe… Je voudrais bien savoir ce que vous faisiez dans les rochers, à sauter, à monter, à descendre ?…

— Je défaisais de l’idée fixe, peut-être ?

— Vous m’en avez tout l’air.

— Enfin, voulez-vous de mon objection, ou non ?

— Allez… Exhibez votre théorie.

— Mais je ne fais pas de théorie ! Je n’invente rien. Je constate ce que tout le monde peut constater. C’est qu’une idée ne peut pas être fixe. Peut-être fixe (si quelque chose peut l’être) ce qui n’est pas idée. Une idée est un