Page:Valéry - La Soirée avec M. Teste, 1919.djvu/34

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telles chambres, je n’ai jamais pu les croire définitives, sans horreur.

M. Teste parla de l’argent. Je ne sais pas reproduire son éloquence spéciale : elle me semblait moins précise que d’ordinaire. La fatigue, le silence qui se fortifiait avec l’heure, les cigares amers, l’abandon nocturne semblaient l’atteindre. J’entends sa voix baissée et ralentie qui faisait danser la flamme de l’unique bougie brûlant entre nous, à mesure qu’il citait de très grands nombres, avec lassitude. Huit cent dix millions soixante-quinze mille cinq cent cinquante… J’écoutais cette musique inouïe sans suivre le calcul. Il me communiquait le tremblement de la Bourse, et les longues suites de noms de nombres me prenaient comme une poésie. Il rapprochait les événements, lés phénomènes industriels, le goût public et les passions, les chiffres encore, les uns des autres. Il disait : « L’or est comme l’esprit de la société. »

Tout à coup, il se tut. Il souffrit.

J’examinai de nouveau la chambre froide, la nullité