Page:Valéry - La Soirée avec M. Teste, 1919.djvu/35

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du meuble, pour ne pas le regarder. Il prit sa fiole et but. Je me levai pour partir.

— « Restez encore, dit-il, vous ne vous ennuyez pas. Je vais me mettre au lit. Dans peu d’instants, je dormirai. Vous prendrez la bougie pour descendre. »

Il se dévêtit tranquillement. Son corps sec se baigna dans les draps et fît le mort. Ensuite il se tourna, et s’enfonça davantage dans le lit trop court.

Il me dit en souriant : « Je fais la planche. Je flotte !… Je sens un roulis imperceptible dessous, — un mouvement immense ? Je dors une heure ou deux tout au plus, moi qui adore la navigation de la nuit. Souvent je ne distingue plus ma pensée devant le sommeil. Je ne sais pas si j’ai dormi. Autrefois, en m’assoupissant, je pensais à tous ceux qui m’avaient fait plaisir, figures, choses, minutes. Je les faisais venir pour que la pensée fût aussi douce que possible, facile comme le lit… Je suis vieux. Je puis vous montrer que je me sens vieux… Rappelez-vous ! — Quand on est enfant on se découvre, on découvre lentement l’espace de son corps, on exprime la particularité de