Page:Valéry - La Soirée avec M. Teste, 1919.djvu/36

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


son corps par une série d’efforts, je suppose ? On se tord, et on se trouve ou on se retrouve, et on s’étonne ! on touche son talon, on saisit son pied droit avec sa main gauche, on obtient le pied froid dans la paume chaude !… Maintenant, je me sais par cœur. Le cœur aussi. Bah ! toute la terre est marquée, tous les pavillons couvrent tous les territoires… Reste mon lit. J’aime ce courant de sommeil et de linge : ce linge qui se tend et se plisse, ou se froisse, — qui descend sur moi comme du sable, quand je fais le mort, — qui se caille autour de moi dans le sommeil… C’est de la mécanique bien complexe. Dans le sens de la trame ou de la chaîne, une déformation très petite… Ah ! »

Il souffrit.

« Mais qu’avez-vous ? lui dis-je, je puis…

« J’ai, dit-il,… pas grand’chose. J’ai… un dixième de seconde qui se montre… Attendez… Il y a de ces instants où mon corps s’illumine… C’est très curieux. J’y vois tout à coup en moi… je distingue les profondeurs des couches de ma chair ; et je sens des zones de douleur, des anneaux, des pôles, des aigrettes de