Page:Vasari - Vies des peintres - t3 t4, 1841.djvu/467

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Léonard n’en faisait ni plus ni moins, malgré les importunités du moine, qui jeta les hauts cris et alla se plaindre au duc. Léonard fut donc mandé chez Ludovic, qui lui parla de sa tâche et de sa lenteur, mais en lui faisant adroitement entendre que les sollicitations du prieur avaient pu seules lui susciter ces reproches. Jamais Léonard n’eût consenti à entrer en discussion à cet égard avec le pauvre père ; mais l’aménité et le tact exquis du prince l’engagèrent à exposer toutes les difficultés qu’un artiste rencontre souvent au milieu de son œuvre, et à prouver qu’alors précisément que les génies les plus élevés paraissent travailler moins, ils en font davantage ; car de la réflexion seulement peuvent naître les combinaisons habiles, le travail manuel n’étant en définitive chargé que de reproduire les images conçues par l’imagination. De plus il confia au duc qu’il lui manquait cieux têtes pour son tableau, celle du Christ et celle de Judas. Il n’espérait guère trouver sur la terre le type divin du Sauveur, dont son imagination était impuissante à concevoir l’idéale et céleste beauté ; et il lui semblait difficile de rencontrer sur une face d’homme assez de bassesse et de cruauté, pour exprimer d’une manière frappante l’ingratitude et la trahison du monstre. Mais, quant à cette dernière, ajoutait-il, s’il ne trouvait mieux, il avait à peu près son affaire dans la tête du prieur si tracassier et si importun. Le duc se prit à rire de bon cœur de cette boutade du peintre, et lui donna mille fois raison. Le prieur confus se vengea en pressant davantage ses jardiniers, mais laissa tranquille Léonard, qui